Le rivage des Syrtes, Julien Gracq

Publié le par La cerise

Note générale: 5/5
Fun factor: 2/5 (j'ai toujours éte honnête avec vous, mes chers lecteurs) 

Le 22 décembre 2007, Julien Gracq disparaissait.
C'est la mise aux enchères de ses manuscrits, en fin d'année dernière, qui m'a donné l'idée de relire "Le rivage des Syrtes", ce roman onirique qui m'avait fascinée dans mon adolescence, mais auquel je n'avais pas tout compris, il faut bien le dire.

Déjà ceux qui connaissent un peu Julien Gracq savent qu'il n'existe que 2 éditions de ses oeuvres ( en fait, ce type était quand même spécial et n'a jamais voulu d'autres éditions, car c'était trop profane pour ceux qui se vouent à la contemplation et au silence): La Pléiade en oeuvres complètes (depuis peu), et l'édition originale, de José Corti, où les pages sont en je-ne-sais -plus quoi-in-octo, bref vous avez saisi, il faut vous armer d'un coupe-papier (très dangereux ce truc) et carrément couper les pages, comme Balzac en son temps (enfin tout le monde le faisait à l'époque, mais Balzac, je ne sais pas pourquoi, je le vois bien).

Alors au début, vous avez 16 ans, vous êtes motivaïd, vous vous dites, " ouais, trop fun!".
Sauf que en fait, non.
Mon tuyau: pour vous donner une chance de comprendre quelque chose à ce bouquin,  ne faites pas comme moi et coupez les pages le plus possible à l'avance et pas au fur et à mesure, au risque de sacrifier votre cool attitude "je suis trop un intellectuel contemplatif qui vit des choses de l'esprit"".
Je tiens d'ailleurs à souligner que le fun factor à 2/5 s'entend "avec pages coupées". Vous ne pourrez pas dire que je ne vous ai pas prévenus.

Mais une question maintenant vous brûle les lèvres: " qu'est-ceu donc qu'un syrte??"  (variante: "pourquoi, le titre, déjà,  je le comprends pas?"). En fait, ce n'est pas que vous avez mal écouté vos cours de géo ou de latin, c'est que tout le roman  a lieu dans une espèce de géographie rêvée, qui rappelle Venise, Rome, les Balkans, enfin, vous voyez le genre. Le rivage des Syrtes, donc (attention, révélation!) c'est la frontière de la principauté d'Orsenna avec un pays rival et mystérieux, le Farghestan.
Orsenna, comme je le disais, rappelle beaucoup Venise ou Rome, une espèce d'Italie de Stendhal, avec ses palais sompteux en ruine, ses jardins ensoleillés et antiques, son administration vénérable.
Le narrateur s'appelle Aldo, c'est rigolo car ça clashe un peu avec l'ambiance, ça fait un peu "Mario Bros", mais là je suppose que Gracq n'avait pas fait exprès.  Enfin, de toute façon, toute comparaison avec Mario Bros s'arrête là, vu que c'est un roman poétique à l'extrême, avec une écriture que certains ont pu qualifer de "précieuse" mais que je trouve pour ma part plutôt bluffante. Un peu comme chez Proust, les phrases sont très longues et ciselées , avec un souffle romanesque et épique assez incroyable pour un roman de l'attente (mais il se passe quand même des trucs, hein, rassurez-vous).

D'ailleurs, je vous livre un petit teaser de l'histoire, pour vous prouver qu'il y en a bien une: Aldo, donc, un espèce de jeune énarque du cru, s'arrache à sa vie oisive et facile de fils de famille, et accepte une mission en tant qu'observateur de la principauté sur le fameux "rivage des Syrtes", qui depuis 300 ans est le front d'une non-guerre, plus ou moins interrompue, entre Orsenna et le Farghestan.
Or, depuis quelque temps, la situation est stable mais électrique: les fausses rumeurs, les fêtes décadentes et les vrais prophètes se multiplient... Parlant de souffle prophétique, au centre du roman se trouve un incroyable morceau de littérature à ne manquer sous aucun prétexte, le magnifique sermon de Noël à la basilique Sainte-Damase, exaltant par sa beauté, fascinant par son ambiguité.

En gros, vous l'avez compris, c'est une réflexion sur la guerre, le conflit, l'Histoire, que je trouve très subtile et profonde: la fascination de l'ennemi, la responsabilité collective y sont dévoilés de manière absolument envoûtante. D'ailleurs, c'est un roman très hypnotique et on en sort un peu sonné (si on est arrivé à y entrer). Lire "Le rivage des Syrtes", c'est une expérience difficile, mais intime et saisissante. Pour peu que vous ayez un peu le goût du risque, je vous le conseille.

Publié dans Critiques de livres

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anne 31/10/2010 18:05


blog interessant où j'ai atterri après avoir commencé la lecture du roman de Gracq, un peu perplexe d'ailleurs par rapport au style un peu artificiel et précieux mais interessée quand meme, j'adore
lire et je suis curieuse de tout ce wui sort de l'ordinaire. Mais je suis restée fascinée par cette musique Jazzi et cette voix absolument envoutante. Qui est-ce? merci pour cette découverte et
bravo pour le blog. Anne


La cerise 16/10/2009 12:02


oui pour le fun factor, j'ai hésité avec 2,5, mais bon qqfois c'est l'inconvénient des ces notations, je dois t'avouer qu'il m'arrive de changer une note générale mise sur un bouquin pour qu'elle
soit cohérente avec une note que je mets à un nouveau bouquin! (séquence "bloguer rend fou" ;) )
En fait j'ai mis 2, moins parce qu'il serait super super ardu à lire (genre les frères Karamzov) que parce qu'il est assez difficile à comprendre, il y a un aspect un peu "long poème en prose" et
hypnotique, comme je le disais, qui fait qu'on lit, on lit, et pouf on n' a rien compris!
En tous cas je suis heureuse qu'il t'ait plu... je trouve ausi que c'est un livre magnifique et envoûtant, il m'a vraiment transportée.


gestland 14/10/2009 11:01


j'avais omis de revenir donner mon opinion. je ne connaissais pas Gracq (enfin si de nom quand même) et je tiens à te remercier pour la découverte, j'ai beaucoup aimé son style d'écriture, ses
descriptions poétiques et sa manière de nous faire sentir les personnages par petites touches au travers d'impressions fugaces... bref splendide! je te trouve dure en fun factor, moi j'ai vraiment
apprécié!


La cerise 02/09/2009 19:29

super, tu es rapide! ;) Tu vas voir c'est un très beau roman

gestland 01/09/2009 12:14

j'ai commencé la lecture, j'ai trouvé le livre à ma médiathèque avec les pages déjà toutes coupées ;-) Pour l'instant j'adore!!! merci je m'étais toujours demandé ce que valait Gracq et je ne m'étais jamais lancée! ça vaut le coup! Bises